Quand Meta fait disparaître les espaces LGBTQ+ de ses plateformes

Yves Lafontaine sur Fugues reçu le 27 septembre 2026 à 22h53

Plusieurs bars et clubs LGBTQ+ de Californie viennent de retrouver leurs comptes Facebook ou Instagram après des mois de suspension inexpliquée. Il aura fallu l’intervention d’élu·es et l’intérêt du Los Angeles Times pour que Meta rétablisse plusieurs d’entre eux. Une histoire qui trouve un écho particulier au Québec, où des entreprises et des médias LGBTQ+, dont Priape et Fugues, ont eux aussi fait les frais des décisions parfois opaques de Facebook — bien avant le blocage généralisé des médias canadiens.

(...) L’un des exemples les plus anciens touche une institution bien connue du Village montréalais : Priape. En 2008, Facebook avait supprimé un groupe de Priape comptant environ 1 600 membres. L’entreprise avait alors créé une nouvelle page qui avait rapidement attiré quelque 4 000 personnes. Un mois plus tard, elle disparaissait à son tour. À l’époque, le directeur du marketing et des ventes de Priape, Michael Ain, s’interrogeait ouvertement sur un possible traitement différent réservé aux contenus gais.

(...) Près de 20 ans plus tard, la question demeure étonnamment actuelle : les algorithmes et les règles de modération savent-ils distinguer la sexualité explicite de la simple représentation de la culture, des corps et des espaces LGBTQ+ ?

À Fugues, l’expérience avec Facebook a également été pour le moins mouvementée — et elle remonte à bien avant le conflit actuel entre Meta et les médias canadiens.

En 2014, Facebook avait fermé une première fois la page de Fugues. Après des démarches répétées, celle-ci avait finalement été rétablie quelques mois plus tard.

Mais en 2018, l’histoire s’est répétée, avec des conséquences beaucoup plus durables. La page Facebook de Fugues, qui comptait alors environ 19 000 abonnés, a été bloquée. Selon les informations communiquées à l’époque, la décision aurait fait suite à une plainte concernant une photo publiée dans une série consacrée aux maillots de bain : on y voyait un homme dans la mer.

Malgré de nombreuses démarches pour obtenir une explication et tenter de parler à une personne chez Facebook capable de réexaminer la décision, la page n’a jamais été rétablie. Des années de développement d’une communauté numérique disparaissaient ainsi pratiquement du jour au lendemain. Il a fallu recommencer à zéro.

(...) Pour Fugues, un autre chapitre s’est ouvert en 2023 avec l’adoption par Ottawa de la Loi sur les nouvelles en ligne, mieux connue sous son ancien nom de projet de loi C-18.

Adoptée en juin 2023, elle visait à rééquilibrer les rapports entre les grandes plateformes numériques et les entreprises de presse canadiennes en créant un cadre obligeant les plateformes visées à contribuer financièrement au secteur de l’information dit ils profitent amplement. Face à cette nouvelle loi, les deux géants du numérique concernés ont choisi des voies radicalement différentes.

Meta a décidé de retirer les nouvelles de Facebook et Instagram au Canada. Depuis août 2023, les utilisateurs canadiens ne peuvent donc plus consulter ou partager normalement les contenus provenant des médias sur ces plateformes. Pour les entreprises de presse, Facebook et Instagram ont ainsi pratiquement cessé d’être des outils permettant de diffuser leurs articles auprès du public canadien.

Google, de son côté, a choisi de conclure une entente conforme au nouveau cadre législatif, ce qui lui permet de continuer à référencer les contenus journalistiques canadiens.

Plutôt que de négocier séparément avec des centaines d’entreprises de presse, Google s’est engagé à verser 100 millions de dollars par année, montant indexé à l’inflation, pendant cinq ans, au Collectif canadien de journalisme (CCJ). Cette entente lui a permis d’obtenir du CRTC une exemption de cinq ans du processus de négociation obligatoire prévu par la loi.

(...) Google a effectué son premier versement de 100 millions de dollars en décembre 2024, et les premières distributions aux médias ont commencé en 2025. Par souci de transparence, précisons que Fugues fait partie des médias canadiens ayant pu bénéficier de ce fonds. Cette contribution représente pour notre média une source de revenus appréciable, qui permet notamment de compenser une partie de l’érosion des revenus publicitaires subie par les médias au cours des dernières années.

Elle ne constitue toutefois pas une compensation versée par Meta pour le blocage des nouvelles sur Facebook et Instagram : ces sommes proviennent de Google, dans le cadre distinct de l’entente conclue en vertu de la Loi sur les nouvelles en ligne. La distinction est importante. Google a choisi une formule lui permettant de continuer à référencer les contenus journalistiques canadiens tout en contribuant financièrement à leur production. Meta a pris une tout autre direction : retirer les nouvelles de ses plateformes au Canada.

Un pouvoir considérable, malheureusement peu de recours
De Priape en 2008 à Fugues en 2014 et en 2018, puis aux clubs LGBTQ+ californiens en 2026, les technologies ont changé, les algorithmes se sont perfectionnés et l’intelligence artificielle a pris une place croissante. Pourtant, un problème demeure : la difficulté pour une petite entreprise, un organisme communautaire ou un média indépendant d’obtenir rapidement une explication et de parler à une personne lorsqu’une plateforme suspend son compte.

Pour les organisations LGBTQ+, la question revêt une importance particulière. Historiquement, les réseaux sociaux leur ont permis de rejoindre directement des communautés parfois mal desservies par les médias traditionnels, de promouvoir des événements, de mobiliser, de faire connaître des ressources et de créer des espaces d’échange.

Mais bâtir sa communauté sur une plateforme privée signifie aussi accepter qu’une part considérable de cette relation demeure sous le contrôle de l’entreprise qui possède la plateforme.

Lire sur Fugues l'intégral de l'article pour avoir une explication complète sur l'action de Meta à l'encontre des espaces LGBTQ+.


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