Quand le mot « genre » devient un mot dangereux

Outright International en date du 31 mars 2026 à 14h37

Un changement aux Nations Unies que nous ne pouvons ignorer...

Au bout de deux semaines, l’une des plus importantes réunions annuelles des Nations Unies, la Commission de la condition de la femme (Commission on the Status of Women CSW), s’est achevée d’une manière qui laisse présager un changement plus profond dans la politique mondiale.

Pour la toute première fois, les conclusions concertées de cette 70e session de la Commission n’ont pas été adoptées par consensus. Elles ont dû faire l’objet d’un vote. Tous les pays membres de la Commission ont pris part au scrutin. Un seul a voté contre : les États-Unis.

Ce moment à lui seul a marqué une rupture avec des décennies de pratique diplomatique. Mais cela ne s’est pas arrêté là.

Le dernier jour de la session, les États-Unis ont demandé un nouveau vote. Cette fois-ci, la délégation américaine a tenté de faire adopter une résolution distincte intitulée « Protection des femmes et des filles par une terminologie appropriée », qui aurait limité la signification du terme « genre » à « hommes et femmes ». La résolution prétendait s’inspirer de la quatrième Conférence mondiale sur les femmes de 1995 à Pékin – mais l’erreur des États-Unis était que la Déclaration et le Programme d’action de Pékin, qui ont inspiré 30 ans de travail en faveur de l’égalité des sexes, n’ont jamais défini le genre de manière exclusive.

Les batailles linguistiques à la CSW ont toujours été intenses. Le fait qu’un document mentionne « toutes les femmes et les filles » ou simplement « les femmes et les filles » peut déterminer si les femmes transgenres sont considérées comme incluses. Le fait que le texte fasse référence à la « violence fondée sur le genre » ou uniquement à la « violence à l’égard des femmes » détermine si le cadre reconnaît la violence fondée sur l’orientation sexuelle, l’identité de genre ou les caractéristiques sexuelles, et pas seulement sur le sexe.

On décrit souvent cela comme un débat sur le langage. Ce n’est pas le cas.

Ces mots déterminent qui est reconnu, qui est protégé et qui est exclu. Le fait qu’un texte inclue ou omette un seul terme peut, en fin de compte, façonner les décisions de financement, influencer les lois nationales et déterminer si les personnes peuvent accéder en toute sécurité aux services. Le langage aux Nations Unies n’est pas symbolique. Il a des conséquences réelles. Ce qui est nouveau, ce n’est pas que ces débats aient lieu, mais la manière dont ils sont désormais utilisés, de façon ouverte et agressive, pour faire reculer les conceptions existantes.

Mettre l'accent sur les personnes, et non sur la langue.

Au cœur de ces négociations, Outright a organisé un événement au siège des Nations unies intitulé « We are still here » (Nous sommes toujours là). L’objectif était simple : mettre les personnes au centre, et non les mots. Nous avons entendu des défenseurs des droits humains venus du monde entier, dont Natalino, un homme gay originaire du Timor-Leste, qui a déclaré :

Citation de Natalino
« Quand j’entends dire qu’il faut protéger les enfants, je demande : quels enfants ? Parce que j’ai été enfant, et personne ne m’a protégé. J’ai été victime d’intimidation, j’avais peur, et j’ai appris à cacher qui j’étais juste pour survivre. Aujourd’hui, des millions d’enfants LGBTI vivent encore cette réalité. Si la protection n’englobe pas tous les enfants, alors ce n’est pas de la protection. C’est de l’exclusion. »
Natalino, Timor-Leste.

Connex, un homme transgenre originaire du Malawi, a raconté l'horrible agression dont il a été victime dans son pays natal et a conclu en disant :
« Si vous nous effacez du langage, vous nous privez de toute protection. »

C'est là tout l'enjeu des débats qui se déroulent actuellement aux Nations Unies. 

Un environnement en mutation.

Les événements qui se déroulent aux Nations Unies ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans une évolution plus large du contexte mondial. Les règles du jeu changent. Des questions que l’on croyait réglées sont remises sur le tapis. Et des discours axés sur la « protection » servent à justifier l’exclusion. 

Ce qu'implique réellement la « règle du bâillon mondial » élargie.

Ces changements se traduisent déjà en mesures concrètes, avec des conséquences immédiates.

L'extension de la « Global Gag Rule » par les États-Unis en 2026 marque une escalade significative. Les versions précédentes, introduites pour la première fois en 1984, limitaient le financement de la santé mondiale aux organisations qui fournissent ou défendent des services d'avortement. Cette politique a été adoptée puis abrogée par les administrations successives pendant des décennies. Cette version est fondamentalement différente.

Trois changements sont particulièrement importants.

Premièrement, cette politique s’applique désormais à l’ensemble de l’aide étrangère non militaire du Département d’État, et non plus uniquement aux programmes de santé. Cela inclut l’aide humanitaire, l’éducation, la gouvernance, l’agriculture, la nutrition, l’aide aux réfugiés, l’eau et l’assainissement. Plus de 40 milliards de dollars d’aide étrangère sont désormais soumis à ces conditions.

Deuxièmement, elle s’applique, pour la première fois, aux organisations basées aux États-Unis, aux Nations unies elles-mêmes et à d’autres institutions multilatérales. Les versions précédentes ne concernaient que les organisations étrangères.

Troisièmement, les restrictions vont bien au-delà de l’avortement. La nouvelle politique, officiellement intitulée « Promouvoir l’épanouissement humain dans l’aide étrangère », comprend une règle appelée « Lutter contre l’idéologie de genre dans l’aide étrangère ». Celle-ci interdit tout discours ou programme qui reconnaît les identités transgenres, soutient la reconnaissance légale du genre, fournit des soins affirmant le genre ou promeut ce que l’administration qualifie d’« idéologie de genre ». Une règle distincte restreint également le travail en matière de diversité, d’équité et d’inclusion.

Elles élargissent la portée de la politique, qui ne vise plus des services spécifiques, mais redéfinit les conditions dans lesquelles le travail en matière de développement mondial et de droits humains peut s’exercer.

Les implications sont déjà visibles. Les organisations réévaluent leurs programmes, leurs partenariats et leurs sources de financement. L’un des risques les plus immédiats est la « surconformité », où des restrictions vagues ou formulées en termes généraux conduisent les organisations à réduire leurs activités bien au-delà de ce qui est requis. Il en résulte un effet dissuasif qui laisse les personnes LGBTIQ exclues et plus vulnérables.

Nous sommes toujours là.

J'ai ressenti un sentiment d'urgence accru lors de la session de la Commission de cette année. Nous avons organisé des réunions cruciales avec les États et les agences des Nations unies. Pour la première fois, nous avons obtenu un entretien avec le Secrétaire général. Il est important de rester visibles et de veiller à ce que les décideurs entendent directement ce que nous avons à dire. Voici comment j'ai commencé mon intervention :

« Le moment que nous traversons est extrêmement critique, tant pour les Nations unies que pour les personnes LGBTIQ à travers le monde. Nos communautés sont confrontées à une pression politique constante, et les personnes LGBTIQ sont instrumentalisées comme un « enjeu » politique – certains prétendant que notre existence relève d’une idéologie, y compris au sein des instances multilatérales. »
Maria Sjödin, Directrice générale, Outright International

Il est important que j’aie pu tenir ces propos au nom d’une délégation représentant des défenseurs des droits humains LGBTIQ de toutes les régions du monde. Outright a également co-organisé la toute première manifestation parallèle consacrée aux questions intersexuées au sein du siège de l’ONU. L’une des intervenantes, issue d’ONU Femmes, a déclaré que les questions intersexuées sont « au cœur du projet inachevé d’égalité des genres, et non une question marginale ».

Pendant les réunions de l’ONU, notre bureau de New York devient une plaque tournante pour les militant·e·s du monde entier. On y partage des stratégies, on y organise des rencontres avec des gouvernements et des responsables de l’ONU, et on y porte directement les préoccupations urgentes devant les instances décisionnelles mondiales. Entre deux, il devient aussi autre chose : un lieu où faire une pause, se ressaisir et se retrouver parmi des pairs qui comprennent les enjeux. Quand quelqu’un a parcouru des milliers de miles (ou de kilomètres !) pour être là, cela compte. Dans un contexte où l’accès est de plus en plus contesté, des espaces comme celui-ci ne sont pas accessoires. Ils sont essentiels.

À l’issue de la CSW de cette année, je suis pleine de détermination. Et malgré tous les défis, je pars avec un peu plus d’espoir.

Nous sommes toujours là.

Et nous continuerons à être présents là où ces décisions sont prises, aux côtés des militants et des communautés les plus touchées par celles-ci.

Source : https://outrightinternational.org/insights/when-gender-becomes-dangerous-word-0 


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