Montée de l’intolérance à l’école. La haine au quotidien
Éric Martel, Fannie Arcand et Chloé Bourquin, Dossier La Presse en date du 02 mars 2026 à 16h55
Des professeurs pris au dépourvu
(article 1/3)
PHOTO CATHERINE LEFEBVRE, COLLABORATION SPÉCIALE
Gabriel Moulin, ex-suppléant, a été victime de propos homophobes de la part d’élèves.
« Sale Arabe. » « N****. » « Vieille charrue. » « Chienne. » Les pires insultes imaginables, Gabriel Moulin les a entendues sortir de la bouche de ses élèves, lors d’un mandat de suppléance dans une école secondaire de Montréal.
Et il est loin d’être seul.
De nombreux enseignants observent une augmentation de l’intolérance en classe, révélait plus tôt cette semaineune étude réalisée par Francis Dupuis-Déri, professeur de science politique à l’UQAM, en partenariat avec la Fédération autonome de l’enseignement (FAE). Une tendance corroborée par plusieurs professionnels de l’enseignement consultés par La Presse.
En commençant à enseigner les arts plastiques dans une école du nord de l’île, en décembre 2024, M. Moulin a été abasourdi par les idéologies de certains de ses élèves. « Plusieurs d’entre eux idolâtraient Hitler », lâche-t-il.
Deux mois après son arrivée dans l’établissement, M. Moulin s’est mis à recevoir des messages haineux, où on le traitait de « tapette », de « PD ». Des élèves avaient trouvé des photos de lui, sur le web. Cheveux longs, anneau à l’oreille : ils avaient présumé qu’il était homosexuel, même si ce n’était pas le cas. Un élève l’a même dénoncé à la direction. Il espérait lui faire perdre son emploi.
Lire la suite de l'article pour découvrir les témoignages de Zoé, Martine et Karin dans ce premier article du dossier de La Presse.
Comment en sommes-nous arrivés là ?
La montée de la haine dans les écoles peut surprendre, mais elle s’inscrit dans un contexte numérique et politique où l’intolérance est de plus en plus décomplexée. Comment intervenir auprès des jeunes ? Deux expertes ont donné leur avis à La Presse.
« C’est multifactoriel », affirme d’emblée Marie-Eve Carignan, directrice du Pôle médias de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents (Chaire UNESCO-PREV). On observe notamment une augmentation des contenus misogynes et masculinistes en ligne, et certaines données indiquent que la détresse chez les jeunes garçons est en hausse, explique la chercheuse.
La pandémie a aussi accéléré la polarisation et a normalisé des discours extrêmes, selon Diana Miconi, professeure adjointe au département de psychopédagogie et d’andragogie de l’Université de Montréal. Qui plus est, les modèles de masculinité dite « toxique » abondent dans l’espace public.
« Certaines des personnes les plus puissantes de la planète sont des personnes misogynes, violentes et ont des propos suprémacistes blancs sans jamais être punies. Ça, les jeunes le voient. Alors quelle crédibilité on a, après, quand on leur dit que la haine, c’est “tolérance zéro” ? », ajoute la chercheuse.
Plusieurs professeurs consultés par La Presse ont souligné que les exemples d’intolérance qu’ils observent sont souvent ancrés dans des croyances religieuses. Ce lien est-il avéré ?
« Non. C’est plus hétérogène que ça », tranche Diana Miconi.
« Certains rapports montrent que la religion peut être un facteur, mais il n’existe pas de profil type. Il faut vraiment être prudents avec ça », souligne Marie-Eve Carignan.
(...) « Tous les jeunes ont un fort besoin d’appartenir, d’être bons dans quelque chose, d’être valorisés par leurs pairs et les adultes. S’ils n’y arrivent pas à l’école, dans leur famille ou en société, ils vont chercher ça ailleurs », affirme Diana Miconi. Et cet ailleurs, c’est très souvent les réseaux sociaux, où les contenus masculinistes pullulent.
Lire l'intégral de ce deuxième article du dossier sur La Presse.
Élèves victimes d’intimidation « On veut pouvoir venir à l’école sans avoir une boule dans l’estomac »
Des élèves du secondaire victimes d’intimidation ont lancé mardi [24 février]une pétition. Elles demandent à la direction de leur école de les écouter et de mieux les protéger.
« Ça fait quoi d’être la plus grosse pute de [l’école] ? »
C’est ce qu’un élève a demandé à Eva Belanger, à la cafétéria de l’école secondaire Joseph-Hermas-Leclerc, à Granby, lors de la première semaine d’école, en septembre dernier. Il lui a tendu son cellulaire, comme s’il tenait un micro, attendant apparemment qu’elle réponde.
Eva est partie en pleurant dans les toilettes. « Pourquoi moi ? Pourquoi ils s’en prennent à moi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? », répétait-elle.
Depuis, chaque fois qu’elle croise cet élève, il l’insulte. Elle s’est plainte à la direction de l’école, qui n’a pas donné suite, dit-elle.
Climat de violence et d’intimidation
Cette situation n’est pas isolée. Eva a déjà reçu des appels au beau milieu de la nuit. Des élèves ont publié des photos d’elle « partout sur les réseaux sociaux », où des commentaires s’accumulent pour l’insulter.
Ses amies Lorie St-Denis, Maina Dumoulin et Mia Rose Costantino subissent elles aussi de l’intimidation, certaines depuis des années. L’une d’elles raconte avoir déjà reçu des menaces de mort.
Selon elles, un véritable climat de violence et d’intimidation règne dans l’enceinte de l’école, où des scènes de bagarre éclatent régulièrement. « J’ai vu des gens se faire battre au point de saigner du nez et partir en pleurant », rapporte Eva.
Maina s’est fait déboîter l’épaule, début février, quand quelqu’un l’a « ramassée » alors qu’elle allait en cours. Elle s’est plainte à la direction, qui n’a pas jugé utile de consulter les caméras de surveillance, dit-elle.
Un seuil critique a été franchi mardi midi, lorsque Mia a été projetée par un élève contre un casier. Sa main droite était « enflée et mauve » lorsqu’elle s’est présentée au bureau de la direction. « Je ne peux rien faire pour toi », lui aurait dit une directrice. Mia a dû appeler elle-même sa mère pour qu’elle l’emmène à l’hôpital, où les médecins ont constaté qu’elle avait une entorse à l’épaule et un ligament déchiré.
Une pétition virale
Les adolescentes ont alors décidé de lancer une pétition implorant la direction d’écouter davantage ses élèves.
« Vous êtes censés être là pour nous. Vous êtes censés nous encadrer, nous protéger, nous écouter », écrivent-elles. « On veut pouvoir venir à l’école sans avoir une boule dans l’estomac. »
Le protecteur national de l’élève, Me Jean-François Bernier, a souligné le « courage » des élèves qui ont pris cette initiative. Jeudi en soirée, la pétition avait déjà accumulé plus de 2400 signatures.
Lire l'intégral du troisième article du dossier sur La Presse.