
Francis Dupuis-Déri, chercheur et professeur à la Faculté de science politique à l’UQAM, a mené, en collaboration avec la Fédération autonome de l'enseignement, une recherche sur la montée des discours et comportements misogynes, antiféministes, homophobes et transphobes dans les écoles primaires et secondaires du Québec.
Francis Dupuis-Déri et la Fédération autonome de l’enseignement ont documenté le phénomène dans 200 écoles primaires et secondaires.
Les propos et gestes misogynes, antiféministes, homophobes et transphobes seraient plus visibles et plus fréquents qu’auparavant dans les écoles du Québec, selon une recherche menée conjointement par le professeur du Département de science politique Francis Dupuis-Déri et la Fédération autonome de l’enseignement (FAE), dont les résultats ont été dévoilés le 23 février.
L’étude a été menée dans quelque 200 écoles publiques réparties dans 8 régions du Québec: Montréal et sa banlieue nord, l’Estrie, les Laurentides, la Montérégie, l’Outaouais, la région de Québec et Rimouski. Financée par le CRSH, la recherche repose sur 110 témoignages recueillis auprès de personnes enseignantes, d’élèves et d’intervenants provenant d’écoles secondaires et aussi primaires, incluant des établissements où de tels incidents n’avaient pas été documentés auparavant.
À la question posée au personnel enseignant Considérez-vous que les choses se sont aggravées ces cinq dernières années?, «plus de 90 % ont répondu oui, certains disant avoir l’impression de revenir 20 à 25 ans en arrière», note Francis Dupuis-Déri.
Quand le protocole de recherche a été conçu avec la FAE, le professeur était convaincu que les volontaires pour participer aux discussions de groupe seraient essentiellement des personnes enseignantes du secondaire. «Or, le tiers des volontaires enseignaient au primaire, ce qui est plutôt troublant», souligne celui qui est un spécialiste du masculinisme et de l’antiféminisme.
L’analyse des témoignages recueillis montre que les comportements problématiques ne sont pas liés à une origine ethnoculturelle ni à une appartenance religieuse particulière. Les situations rapportées se retrouvent dans toutes les régions du Québec, autant dans des milieux diversifiés que socialement ou culturellement homogènes.
Des violences multiformes
Selon le personnel enseignant, les manifestations de violence prennent plusieurs formes: propos sexistes ou antiféministes, attaques verbales contre la diversité sexuelle et de genre, graffitis, intimidation collective, attaques contre des comités ou des activités liées à la diversité, dégradation de drapeaux arc-en-ciel et gestes à caractère haineux, incluant des saluts nazis. Plusieurs témoignages décrivent des actions menées en groupe (harcèlement, vandalisme et intimidation), parfois encouragées ou filmées, accentuant ainsi leur portée.
Les situations décrites ont des impacts sur l’environnement scolaire. Les personnes enseignantes parlent d’un climat tendu, d’élèves qui n’osent pas s’exprimer et d’espaces collectifs qui se fragilisent lorsqu’ils sont ciblés. À plus long terme, ces dynamiques contribuent à affaiblir le sentiment de sécurité et de confiance au sein de certaines écoles.
La recherche montre le déplacement répété de locaux, la réduction d’activités ou la suspension temporaire de comités, afin d’éviter des situations jugées potentiellement conflictuelles ou risquées. Plusieurs enseignantes et enseignants disent avoir renoncé à intervenir ou avoir limité leurs interventions, non par désaccord avec les valeurs d’égalité ou d’inclusion, mais en raison d’un contexte de travail perçu comme instable.
Les garçons mis en cause
Dans les groupes de discussion, les personnes enseignantes ont identifié les garçons comme les auteurs principaux des gestes les plus visibles, provocateurs, intimidants ou agressifs, alors que les filles adoptent plus rarement ces comportements. Ce constat est considéré comme un élément central pour comprendre les dynamiques observées et mieux cibler les interventions en milieu scolaire.
Ces garçons affirment et protègent leur supériorité masculine, et aussi l’hétérosexualité, observe Francis Dupuis-Déri. «Ils le disent ouvertement: aux hommes hétéros les emplois les plus prestigieux et les mieux rémunérés ainsi que les sports les plus prestigieux, comme le hockey. L’une des catégories secondaires importantes identifiées par notre recherche est justement celle des jeunes joueurs de hockey dans les équipes scolaires. Ceux-ci expriment en groupe leur sexisme, leur homophobie et leur transphobie, y compris en classe ou lors des formations à la diversité sexuelle et de genre.»
D’autres garçons se réclament explicitement de l’influenceur masculiniste Andrew Tate, de Donald Trump et d’Elon Musk, poursuit le professeur. «Ces élèves se perçoivent dans le camp des hommes les plus puissants et influents de la planète. Ils se projettent déjà à l’âge adulte et affirment que le rôle des femmes est de se marier, d’avoir des enfants et de rester à la maison pour s’en occuper. Ils se voient déjà comme de futurs chefs de famille, comme des patriarches.»
Une minorité d’élèves
Les résultats de la recherche montrent que la majorité des élèves ne cautionnent pas les discours sexistes, antiféministes, homophobes et transphobes et n’adoptent pas de comportements agressifs ou violents.
Cela dit, les situations observées sont préoccupantes, estime Francis Dupuis-Déri. «Les témoignages des personnes enseignantes nous rappellent que les insultes, les perturbations et l’intimidation individuelle ou de groupe nuisent à l’ambiance dans les écoles, tout en ayant pour effet de réduire au silence les élèves filles ou de la diversité sexuelle et de genre et de leur faire craindre pour leur sécurité.»
Des pistes de solution?
La recherche recense plusieurs bonnes pratiques observées sur le terrain, notamment des interventions répétées, cohérentes et soutenues par les établissements scolaires qui permettent de déconstruire des stéréotypes sexistes, de favoriser la diversité sexuelle et de genre et de limiter la banalisation des comportements problématiques.
«Ce que nous avons observé est sérieux, mais ce n’est ni inévitable ni insoluble, soutient le professeur. Les enseignantes et enseignants insistent pour rappeler qu’il n’y a pas de formule magique. Mais ils disent aussi qu’il faut toujours réagir, si ce n’est pas sur le coup, au moins le lendemain. On trouve un nombre impressionnant de guides de bonnes pratiques en ligne, produits par des associations, des syndicats, des gouvernements. C’est en en parlant entre collègues que l’on pourra faire émerger des solutions.»
Entrevue dans Le Monde
Dans une entrevue accordée au quotidien français Le Monde, publiée le 19 février dernier, Francs Dupuis-Déri souligne que la remise en cause croissante par les garçons de l’égalité femmes-hommes, à la maison comme à l’école, est liée à la large diffusion de l’idéologie masculiniste d’extrême droite.
Toutes les études récentes montrent que les garçons sont plus misogynes qu’ils ne l’étaient il y a quelques années, rappelle-t-il dans l’entretien. «Les premières à en pâtir, ce sont leurs mères et leurs sœurs, auxquelles ils mènent la vie dure. On s’inquiète beaucoup pour ces garçons et pas assez pour les femmes qui les entourent. Elles sont pourtant en première ligne. La bonne nouvelle, c’est que les filles sont féministes plus jeunes que leurs mères ou leurs grands-mères. Avant, elles le devenaient à 19 ou 20 ans Elles le sont aujourd’hui à 13-14 ans, grâce à l’écosystème féministe qui s’est développé sur les réseaux, mais aussi parce qu’elles voient l’antiféminisme s’exprimer à pleine puissance et qu’elles se positionnent contre cela.»