Femme et lesbienne
LE DIRE !, mai-juillet 1999
Femme et lesbienne : la double exclusion
par Susana Fried et Ali Miller *
Victimes du sexisme, de la discrimination et de la misogynie, les lesbiennes rencontrent souvent plus d'obstacles, lorsqu'il est question de la reconnaissance de leurs droits, que les hommes gais. Si les deux groupes font face au harcèlement et à la violence, les expériences vécues par les lesbiennes sont souvent moins visibles et ne font pas toujours l'objet d'interventions appropriées. Dans plusieurs sociétés, le fait d'avoir une orientation sexuelle qui transgresse la norme peut représenter un risque à la fois pour les hommes et les femmes. Les lesbiennes sont toutefois exposées à davantage de violations de leurs droits parce qu'elles sont également des femmes.
En effet, la violence et le harcèlement sont souvent dirigés vers les femmes à cause de leur sexualité et ce, souvent en lien avec leurs attributs physiques (par exemple, lorsque la femme semble "trop masculine") ou l'affirmation de l'identité lesbienne. Les femmes font également l'objet de discrimination hostile lorsqu'elles remettent en cause les normes liées au sexe (gender norms) ou la domination des hommes dans leur société. Dans plusieurs pays, les femmes n'ont souvent pas accès à la justice ou n'ont pas droit à l'accès plein et entier réservé aux hommes, ce qui contribue à rendre presque "invisibles" plusieurs violations commises à leur encontre.
Dans ce contexte, la discrimination et la peur de la violence engendrée par le comportement, l'identité ou l'orientation sexuelle affectent tous les aspects de la vie des femmes et dressent de nombreux obstacles à leur participation à la vie politique et au développement.
Leur contribution à la vie sociale et culturelle des communautés dans lesquelles elles vivent est empêchée par l'hostilité manifeste et la peur, fondée, de la discrimination et de la violence liées à l'attribution potentielle d'une orientation sexuelle "suspecte". En Croatie, un des groupes de défense des droits des femmes les plus connus a ainsi été victime d'une campagne médiatique condamnant sa participation au débat public sur la législation nationale. Dans le cadre de cette campagne, plusieurs allégations ont circulé à l'effet que le groupe était composé "de femmes déviantes sans enfant, de lesbiennes et de femmes liées à l'agresseur serbe". Les allégations de lesbianisme sont utilisées ici comme stratégie visant à baillonner les femmes désireuses de participer à la vie publique.
Ces attaques sont également en lien avec des menaces à la sécurité physique des femmes identifiées comme lesbiennes et perpétrées dans un climat où il est à peu près certain que les autorités n'exerceront pas leur pouvoir pour les protéger. En effet, la violence, le harcèlement et la discrimination à l'encontre des femmes ne font habituellement pas l'objet d'un signalement aux autorités. Il en résulte une situation où l'état et des acteurs privés peuvent commettre des violations des droits des femmes dans un climat d'impunité. Les femmes hésitent d'ailleurs souvent à signaler ces crimes parce qu'elles craignent de ne pas être prises au sérieux ou parce qu'elles ne veulent pas attirer l'attention sur elles ou sur leur orientation sexuelle.
La sexualité des femmes est également contrôlée dans plusieurs cultures à travers des pratiques comme le mariage forcé, ce qui fait que les femmes ont moins d'opportunités que les hommes d'expérimenter la sexualité entre partenaires de même sexe. L' imposition d'un modèle où la sexualité des femmes n'est acceptable que dans le contexte du mariage ou de la famille a des effets pervers sur un large éventail des droits des femmes. La communauté contrôle ainsi leur sexualité et punit toute transgression aux normes imposées. Les femmes qui ne sont pas "protégées" par le mariage sont souvent marginalisées, victimes de violence et de viol. Le Rapporteur spécial des Nations-Unies sur la violence faite aux femmes affirme que "les femmes qui tentent de vivre en dehors du modèle imposé du mariage et de la famille courent le risque de devenir la cible des comportements mâles violents".
Les lesbiennes font également souvent face à des violations de leurs droits dans le cadre de leur vie privée et familiale. De nombreux cas de lesbiennes battues, violées et attaquées par des membres de leur propre famille ont été documentés. Le but de ces agressions est de les punir, de les briser psychologiquement et de leur rappeler que leur esprit, leur corps et leur âme ne sont pas libres et doivent être soumis. Tina Machida, une lesbienne membre de l'association Gays and Lesbians of Zimbabwe (GALZ), a témoigné avec courage des abus physiques et psychologiques qu'elle a dû endurer au sein de sa famille parce qu'elle affirmait son identité lesbienne. Ses parents ont arrangé un mariage et l'ont forcée à vivre avec un homme dont ils savaient qu'il la violait à répétition. La grossesse forcée, les traitements médicaux imposés, l'internement psychiatrique et l'assassinat pour sauver l'honneur sont au nombre des violences subies par les lesbiennes au sein même de la famille.
Les lesbiennes qui réussissent à fuir ces violences ne sont pas au bout de leur peine. Il est en effet extrêmement difficile pour elles de fuir leur pays et, si elles y arrivent, de fonder leur demande d'asile. Dans certains pays, se procurer un passeport ou un visa lorsqu'on est une femme est quasi impossible.
De plus, les lesbiennes sont peu enclines à révéler leur orientation sexuelle aux agents d'immigration parce qu'elles craignent les représentants des autorités et d'éventuelles représailles ciblant leur famille. Enfin, l'absence de documentation sur la situation vécue par les lesbiennes dans plusieurs pays est souvent interprétée comme étant la preuve qu'il n'existe pas de discrimination "réelle" à leur encontre.
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* Adaptation d'une lettre adressée, en 1998, au Rapporteur spécial des Nations-Unies sur la violence faite aux femmes, par Susana Fried et Ali Miller, membres de OutFront, réseau AILGBT-États-Unis.
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