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Le combat d’un étudiant pour les droits LGBT

Défense d’aimer : Le combat d’un étudiant pour les droits LGBT en Tunisie

 

Par Ralph Hurley O’Dwyer

Interview accordée au journal irlandais Trinity News. 5 janvier 2016. trinitynews.ie/forbidden-love-a-students-struggle- trad. R. Gingras

 

La Tunisie est censée être le success-story du Printemps arabe. Or, pour les membres de la communauté LGBT tunisienne, la répression violente n’a jamais cessé. Un activiste raconte son combat personnel et politique.

 

« J’ai dû quitter ma famille parce que je n’en pouvais plus du harcèlement et des menaces. » Ramy Ayari a 22 ans. Il est tunisien et étudie en sciences informatiques. C’est à la mi-décembre 2015, dans un entretien téléphonique confidentiel conduit en français, que Ramy m’a raconté son expérience de jeune homme gay et activiste LGBT dans un pays aux prises avec d’importantes tensions sociales et politiques. Deux semaines à peine auparavant, six étudiants universitaires avaient été emprisonnés pour trois ans et bannis de leur ville en raison de leur orientation sexuelle.

 

La Tunisie a été le berceau du Printemps arabe en 2011. Aux dires de nombreux analystes politiques, c’est aussi le pays où la révolution a donné les résultats les plus positifs : une rare histoire de réussite dans une région marquée par les bouleversements et la terreur. C’est le 17 septembre 2010 que la révolution tunisienne a été déclenchée. Ce jour-là, Mohamed Bouazizi, un modeste camelot, en a eu assez des humiliations et du harcèlement que lui faisait subir un fonctionnaire et, en guise de protestation, s’est immolé par le feu. Son geste spectaculaire et son décès subséquent ont servi de catalyseurs pour la frustration et la colère de toute une population. La dictature brutale de Zine El-Abidine Ben Ali était en place depuis 23 ans. D’immenses manifestations ont embrasé le pays et, vingt-huit jours après le geste de désespoir de Bouazizi, Ben Ali était forcé de démissionner et s’enfuyait en Arabie Saoudite.

 

Aux élections nationales organisées quelques mois plus tard, c’est un parti islamiste affilié au mouvement transnational des Frères musulmans qui l’emportait. Cette montée en puissance du parti Ennahda a inquiété beaucoup de membres de la communauté LGBT tunisienne à l’époque. Or, ironie du sort, maintenant qu’Ennahda a été remplacé par Nidaa Tounes, un parti qui se présente plutôt comme séculier, la communauté n’a jamais été aussi persécutée. Pour plusieurs, en favorisant ainsi la répression contre la communauté gay, Nidaa Tounes chercherait à apaiser la frange conservatrice islamiste de la société tunisienne. Dans le tumulte de cette période postrévolutionnaire, les citoyens LGBT de Tunisie semblent donc de plus en plus servir de boucs émissaires dans une guerre de pouvoir.

 

Émergence des groupes de défense des droits LGBT

 

Heureusement, la révolution a aussi apporté des changements appréciables. La présence d’une société civile éduquée et dynamique se fait de plus en plus sentir. Comme le dit Ramy : « Les gens commencent à s’exprimer ouvertement ». Plusieurs groupes de défense des droits de la personne ont enfin pu investir l’espace public et d’autres ont vu le jour. Parmi eux, Sans restriction, une association mise sur pied par Ramy, ainsi que Shams, une organisation sœur, se consacrent à l’avancement des droits LGBT en Tunisie. Un de leurs principaux objectifs est de promouvoir la dépénalisation de l’homosexualité par l’abrogation de l’article 230 du Code pénal tunisien, qui prévoit un emprisonnement maximal de trois ans pour « sodomie ». (Il est à noter que les versions française et arabe de l’article diffèrent légèrement, l’arabe faisant référence à « liwat » – homosexualité masculine, et à « musahaqa » – lesbianisme, et la française ne renvoyant qu’à la « sodomie ».)

 

En octobre dernier, les deux organisations se sont soudain retrouvées sur le devant de la scène nationale et internationale quand un étudiant tunisien de 22 ans, Marwan, a été condamné à un an de prison pour homosexualité. Ramy me relate les faits. Marwan avait été convoqué par la police après qu’on ait trouvé ses coordonnées sur le téléphone d’un ancien partenaire trouvé mort. On voulait le questionner à ce sujet. À son arrivée au poste, il est arrêté au motif d’homosexualité, battu, puis emmené dans un hôpital où on lui fait subir une pratique humiliante : le « test anal ». Ces « tests de la honte », comme on les surnomme souvent, sont sencés prouver l’homosexualité au moyen d’un examen anal digital et, parfois, par l’insertion d’objets dans le rectum. Les résultats de tels examens n’ont bien sûr aucune valeur scientifique et ne peuvent être reliés à quelque passé sexuel que ce soit. Or, ils sont de plus en plus fréquents en Tunisie. Ces gestes posés sur des personnes en état d’arrestation relèvent de la torture, plus précisément du viol. Ils ont été condamnés par les organisations nationales et internationales des droits de la personne, et notamment par des organisations médicales tunisiennes.

 

Dans le cas de Marwan, la pression internationale a été assez importante pour que, fin décembre, sa sentence soit réduite à deux mois de prison et 300 dinars d’amende (environ 130 euros). Ce dénouement pourrait sembler positif. Ce n’est malheureusement pas le cas. Le nombre d’arrestations et d’emprisonnements pour homosexualité augmente. L’espoir d’une société plus tolérante envers les personnes LGBT, le rêve d’un avenir meilleur pour la Tunisie sont foulés aux pieds à chaque nouveau cas. Six jours à peine avant la réduction de peine de Marwan, six étudiants gays ont été bannis de la ville qu’ils habitaient et condamnés à trois ans de prison. Depuis ma conversation avec Ramy, un jeune homme a été tué par son frère sous prétexte qu’il était gay. Shams rapporte que cinquante jeunes Tunisiens se sont suicidés en 2015 en raison du rejet familial et de l’opprobre social liés à leur orientation sexuelle. On parle ici des cas connus. Qui plus est, un ami de Ramy, Bouhdi Belhadi, a récemment reçu des menaces de mort de la part de militants de Daesch après une apparition à la télévision nationale tunisienne. Dans un sermon prononcé dans une mosquée d’Hammamet, où il vit, sa mise à mort a été réclamée. Quant au président de Shams, Hedi Sahly, les menaces à sa vie sont devenues si fréquentes et si sérieuses que sa famille l’a supplié de s’enfuir et qu’il a été forcé de quitter la Tunisie au début de décembre.

 

Être ouvertement gay dans la société tunisienne

 

Après tous ces exemples de persécution contre les personnes LGBT en Tunisie, j’ai demandé à Ramy comment il se sentait, lui jeune étudiant ouvertement gay, dans ce climat. « La vie n’est pas facile, mais au moins, aujourd’hui, je m’accepte totalement comme je suis. C’est à l’adolescence que j’ai compris que j’étais gay, mais il m’a encore fallu des années pour l’accepter. J’étais terrifié. Toute mon enfance, puis à l’école et dans la société en général, j’entendais dire que les homosexuels étaient des dépravés et qu’ils allaient bruler en enfer. J’ai pris conscience peu à peu que rien de cela n’était vrai, et j’ai commencé à faire la paix avec moi-même. Je peux dire que l’Internet m’a beaucoup aidé à cet égard. »

 

À 19 ans, Ramy a révélé son orientation à ses amis. La plupart l’ont assuré de leur soutien. Il n’en a pas fait autant avec sa famille à l’époque, mais il dit que sa mère connaissait sa situation et avait choisi de ne pas en parler. Ramy profite de cette anecdote pour aborder ce qu’il appelle « la schizophrénie de la société tunisienne », c’est-à-dire le mur étanche qui est édifié entre la vie privée et la sphère publique, et l’importance du non-dit. « En Tunisie, tant qu’une chose n’est pas articulée ouvertement, elle est tolérée. Un gars peut très bien coucher avec une fille un soir puis, le lendemain matin, dénoncer les relations sexuelles avant le mariage. Malgré eux, les activistes LGBT sont les premiers à remettre en question cette hypocrisie de la société tunisienne. Du simple fait qu’ils s’assument tels qu’ils sont et revendiquent des droits, ils chambardent l’ordre des choses. Dans ce sens, ce sont tous les citoyens de notre pays, quelle que soit leur sexualité, qui peuvent profiter de notre action. »

 

Les relations de Ramy avec sa famille se sont détériorées l’automne dernier, lorsqu’elle a vu une photo de lui embrassant un autre homme. Au même moment, les organisations LGBT dans lesquelles il est engagé recevaient l’attention des médias du pays. Sa mère l’a alors forcé à rencontrer un psychiatre. Celui-ci a expliqué que l’orientation sexuelle de son fils n’était pas une maladie et qu’il n’avait aucun besoin de traitement. Soit dit en passant, tous les jeunes LGBT de Tunisie n’ont pas la même chance, remarque Ramy. En dépit des déclarations quasi unanimes de l’Organisation mondiale de la Santé au sujet de l’orientation sexuelle, de nombreux psychiatres continuent de traiter les adolescents LGBT comme s’ils étaient atteints d’une maladie mentale, particulièrement dans les régions rurales. Pour sa part, la mère de Ramy n’a malheureusement pas accepté le verdict du psychiatre. Comme Ramy restait ferme dans son activisme et dans sa résolution à assumer publiquement son identité, les membres de sa famille se sont mis à le harceler. Sous les menaces, il a finalement dû quitter la maison.

 

Perspectives et solidarité

 

Rejeté par sa famille et victime d’invectives homophobes tous les jours, Ramy demeure pourtant optimiste. Il note que la jeunesse tunisienne est largement favorable aux droits des personnes LGBT. Dans cette société postrévolutionnaire, les jeunes semblent avoir trouvé leur voix et ils n’hésitent pas à briser les barrières et à contester les normes sociales et religieuses. Plusieurs des personnalités publiques les plus en vue et les plus influentes, dont des artistes, des musiciens et des écrivains, se sont prononcées publiquement en faveur des revendications de Ramy et de ses amis militants. Ce soutien est même venu de là d’où on s’y attendait le moins. Par exemple, Mohamed Talbi, professeur émérite d’histoire islamique à l’université de Tunis et l’un des spécialistes de l’islam les plus respectés du pays a déclaré récemment dans une interview télévisée que l’homosexualité est permise par le Coran.

 

En terminant notre conversation, nous avons parlé de l’histoire des droits LGBT en Irlande. J’ai demandé à Ramy s’il croyait que les Irlandais pouvaient faire quelque chose pour aider la cause LGBT en Tunisie. « Être solidaires! » a-t-il répondu. « Nous avons vraiment besoin du soutien de tous, et particulièrement du soutien d’organisations LGBT d’autres pays comme l’Irlande. Le fait que notre histoire soit connue à l’étranger nous aiderait énormément. Merci infiniment à tous ceux qui sont sensibles à ce que nous vivons. C’est tellement important, de savoir que nous ne sommes pas seuls. »

 

Quand Ramy parle de son engagement et de sa vision d’une Tunisie plus égalitaire, c’est la ferveur et l’enthousiasme qu’on sent dans sa voix. Par sa modestie, par son empathie pour ce qu’endurent les personnes LGBT, il est assurément une source d’espoir pour bien des gens. Mais son courage lui a valu non seulement le rejet de sa famille, mais aussi de graves menaces pour sa sécurité. Je ne pouvais terminer cette interview sans lui demander si ces menaces l’incitaient à vouloir quitter la Tunisie et trouver refuge en Europe. Après un moment de silence, c’est avec une calme détermination, cette fois, qu’il a répondu : « Si les risques deviennent trop gros, s’il y a un danger imminent pour ma vie, alors c’est sûr, il va falloir que je parte et que je poursuive mon action sous une autre forme. Mais pour le moment, je veux rester. Je veux rester en Tunisie et me battre pour les droits des personnes LGBT de mon pays. »