Torture et orientation sexuelle
Extrait de La Disgrâce de l'humanité. Essai sur la torture, Montréal, VLB éditeur, 1999. (ISBN 2-89005-716-X)*
de Serge Patrice Thibodeau
(écrivain et coordonnateur pour l'abolition de la torture)
Si nous pouvons comprendre - et comprendre ne signifie pas nécessairement accepter - que la torture soit infligée à des criminels de droit commun ou à des personnes engagées activement dans des guerres, des luttes politiques armées ou des mouvements de dissidence et d'opposition, il nous est plus difficile de nous imaginer que l'on puisse torturer des civils aussi vulnérables que des femmes, des enfants et des personnes âgées. Tout aussi vulnérables sont les réfugiés politiques et les personnes appartenant à des minorités sexuelles : lesbiennes, gais, travestis, bisexuels et transsexuels.
Ces personnes vulnérables se retrouvent aussi bien dans les pays occidentaux que dans les pays en développement; eelles vivent tant dans les pays en guerre que dans ceux où règne la paix. Victimes de répression, d'intolérance ou de préjugés coriaces, elles n'ont aucun moyen de se défendre. Pour chacune de ces victimes, les conséquences de la torture sont désastreuses. Si elles ont la chance de survivre à la violence organisée, elles ne pourront que dans de rares cas recevoir par la suite un quelconque soutien ou être soignées et se rétablir physiquement et psychologiquement.
Comme les femmes victimes de tortures sexuelles, les personnes violentées en raison de leur orientation sexuelle sont aussi des doubles
victimes. Les gais, les lesbiennes, les bisexuels, les travestis et les transsexuels ne reçoivent souvent aucun appui ni soutien après avoir subi ces atrocités, à cause de tabous religieux, culturels et sociaux. Leur sexualité fait de ces individus des marginaux et les condamne au silence.
La torture et les mauvais traitements dont ces « minorités » sont victimes ont surtout lieu dans les postes de police ou dans les prisons; ce sont à peu près les seuls cas où la violence n'est pas appliquée à des fins politiques. L'Action des chrétiens pour l'abolition de la torture (ACAT) et Justice et Paix ont relevé une douzaine d'objectifs poursuivis par les tortionnaires (Domination et Torture, 1978); le sixième est de guérir ces « anormaux » et ces « malades ». La torture devient ici un moyen thérapeutique. Les autorités qui considèrent les tendances homosexuelles comme le résultat d'un désordre psychologique n'hésitent pas à soumettre des prisonniers à des expériences scientifiques dans le but de changer leur orientation sexuelle.
L'article 7 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP) stipule: Nul ne sera soumis à la torture ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants. En particulier, il est interdit de soumettre une personne sans son libre consentement à une
expérience médicale ou scientifique. Pourtant, plusieurs gais et lesbiennes se sont vus administrer contre leur gré des médicaments psychotropes, des électrochocs et d'autres traitements médicaux douteux. De nombreux cas ont été recensés en ex-Union soviétique et en Chine dans les années soixante-dix et quatre-vingt où les vomissements provoqués et les chocs électriques étaient utilisés pour enrayer les pensées érotiques de nature homosexuelle. La Roumanie de Ceausescu avaient recours aux mêmes méthodes « thérapeutiques ».
Mais le plus souvent, les personnes appartenant à des « minorités sexuelles » sont arrêtées, torturées et maltraitées par des particuliers ou
par le pouvoir politique dans le but de terroriser l'ensemble de leur communauté. Au Mexique, dans l'État du Chiapas, 11 gais ont été abattus entre 1991 et 1993 uniquement à cause de leur orientation sexuelle. Cinq hommes ont été arrêtés par la suite relativement à ces meurtres, puis ils ont tous été relâchés, car il était évident que leur aveux leur avaient été arrachés sous la torture.
Les exemples suivants sont tirés d'une brochure publiée par la section Royaume-Uni d'Amnistie internationale (Briser le silence, 1998).
En Roumanie, les gais risquent d'être victimes de la torture et de mauvais traitements au moment de leur arrestation, mais aussi en prison. Ioan, un ex-détenu, affirme avoir été condamné à cinq ans de prison uniquement parce qu'il était gai. Il rapporte que, dans les prisons roumaines, les gais sont traités comme s'ils étaient les pires criminels et qu'ils sont constamment soumis à des tortures physiques et psychologiques.
Toujours en Roumanie, Doru Marian Beldie a été arrêté en 1992, à l'âge de 19 ans, et accusé d'avoir eu des relations sexuelles avec un mineur. Les policiers l'ont frappé à coups de matraque sur la paume des mains et sur la plante des pieds dans le but de lui faire signer une fausse déclaration. Il a été condamné à quatre ans et demi de prison, pendant lesquels il a été périodiquement violé par d'autres détenus.
Au Vénézuela, deux travestis, Pedro Peña Arévalo (« Colina ») et José Luis Zapata (« Liliana »), ont été détenus dans des conditions épouvantables en 1993. Le premier avait été condamné à 30 mois
d'emprisonnement; pendant sa détention, un gardien de prison méprisant lui a tiré deux balles dans une jambe et une fesse. Il a régulièrement été battu à coup de sabre et harcelé par le personnel de prison et par des membres de la Garde nationale. Le deuxième, qui avait déjà été détenu pendant quatre ans de 1986 à 1990, a lui aussi été battu par d'autres détenus et par le personnel de la prison uniquement que parce qu'il était gai.
Au Royaume-Uni, la police a été reconnue coupable d'avoir maltraité des gais et des lesbiennes à cause de leur orientation sexuelle. Ces personnes ont réussi à obtenir un dédommagement.
Aux États-Unis, de nombreuses accusations de mauvais traitements envers des gais et des lesbiennes ont été portées contre la police de la
ville de New-York.
En Iran, les gais et les lesbiennes sont fouettés en public, ce qui constitue un châtiment inhumain, cruel et dégradant. Dans certains cas, ces personnes sont découpées en deux dans le sens de la longueur, jetées en bas d'une falaise ou lapidées jusqu'à ce que mort s'ensuive.
En Arabie saoudite, les personnes accusées d'homosexualité reçoivent une peine privative de liberté et sont fouettées. En octobre 1996, 24 travailleurs immigrés originaires des Philippines ont été arrêtés pour activités homosexuelles. Ils ont été condamnés à recevoir 200 coups de fouet chacun. La sentence a été exécutée en quatre séances, après quoi ils ont été expulsés du royaume.
En Turquie, les gais et les lesbiennes, surtout ceux et celles qui militent pour leurs droits, sont constamment harcelés, intimidés et sujets à des mauvais traitements.
Enfin, au Costa Rica, le travesti José Enrique Vargas González a été arrêté en mai 1993 par deux policiers et conduit dans une maison abandonnée où il a été contraint d'avoir des relations sexuelles avec l'un d'eux alors que l'autre le menaçait de son arme à feu.
Il est préoccupant de savoir que de nombreuses personnes homosexuelles subissent la torture et des traitements inhumains, cruels et dégradants sans que personne intervienne. Souvent, comme je l'ai dit, ces personnes sont contraintes de garder le silence pour toutes sortes de raisons. Ce qui inquiète davantage est le fait que, parmi les chercheurs de diverses ONG vouées à la défense des droits de la personne, plusieurs refusent systématiquement d'enquêter sur les mauvais traitements infligés à des gais et à des lesbiennes. Les interdits sociaux, culturels et religieux ne font donc que renforcer les injustices dont sont victimes les membres des « minorités sexuelles ».
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* Extrait de La Disgrâce de l'humanité. Essai sur la torture, Montréal,
VLB éditeur, 1999. (ISBN 2-89005-716-X)
© VLB éditeur et Serge Patrice Thibodeau, 1999
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'éditeur et de l'auteur.
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