L'armée en Colombie

LE DIRE !, octobre-décembre 1999.

En Colombie, l'orientation sexuelle n'est plus un obstacle pour intégrer les forces armées

Une première pour l'Amérique latine : les homosexuel(le)s ont désormais le droit de faire partie des forces armées colombiennes. Le journal El Espectador, de Bogotá, rapportait le 15 juillet dernier un arrêt du Tribunal constitutionnel de la Colombie ayant déclaré inconstitutionnelles les dispositions de l'institution militaire visant à mettre à l'écart de ses rangs les individus d'orientation sexuelle autre qu’hétérosexuelle.

En effet, d'après l'article 184 du Régime disciplinaire de l'armée colombienne, l'homosexualité constituerait une source de “ troubles disciplinaires ” au même titre que la délinquance, la prostitution, la toxicomanie et le proxénétisme. Or, le président du Tribunal constitutionnel, M. Eduardo Cifuentes Muñoz, a justifié l'arrêt quant à l'inconstitutionnalité de cet article en affirmant que “ l'option sexuelle relève de l'autonomie de la personne, du libre développement de la propre personnalité, ce pourquoi autant les militaires que les non militaires ont droit à une telle option.”

Du coup, l'arrêt déclarait inconstitutionnelles les sanctions internes aux forces militaires s'attaquant aux officiers et sous-officiers qui ont des rapports interpersonnels avec des toxicomanes, des homosexuel(le)s, des prostitués. Le Tribunal constitutionnel a considéré que de telles sanctions sont discriminatoires et procèdent d'un préjugé social, rapportait El Espectador.

Bien entendu, les Forces armées colombiennes ont été secouées par cette décision émise par la plus haute instance juridique de la Colombie. Le général Fernando Tapias Stahelin, commandant de l'armée, déclarait à la suite de l'annonce de l'arrêt : “Dans aucune circonstance, les Forces armées ne qualifient ni ne remettent en question le mode de vie de ces personnes-là [les homosexuel(le)s], mais l'institution est régie suivant des paramètres clairs qui n'envisagent pas un comportement homosexuel parmi les troupes. ” Le général s'est tout de suite expliqué en affirmant qu'une telle prise de position ne voulait pas dire que les homosexuel(le)s sont des personnes indésirables mais que, avec leur forme de vie, ils, elles pourraient causer un problème social à l'intérieur des forces armées...

Pour leur part, les auteurs du texte éditorial de El Espectador se sont réjouis de cet arrêt du Tribunal constitutionnel qui, à leurs yeux, inclurait la Colombie dans le petit groupe de pays qui affichent une attitude non excluante des homosexuel(le)s au sein des Forces armées (avec notamment le Canada, l'Afrique du Sud, la France).

Nous pouvons dire, pour notre part, qu'il s'agit là d'un premier pas, fort significatif, dans le contexte de la région latino-américaine où presque nulle législation ne criminalise l'homosexualité mais où il reste que les homosexuel(le)s sont souvent discriminé(e)s, persécuté(e)s, attaqué(e)s violemment, voire tué(e)s.

La Colombie, notamment, a pendant longtemps et jusqu'à très récemment connu de véritables campagnes de nettoyage social visant les gais, lesbiennes, bisexuel(le)s, travestis et transsexuel(le)s aux mains de groupes paramilitaires. Sans doute, le vieux machisme exacerbé, le vieux conservatisme moral de racine catholique ne cesseront pas de s'acharner à stigmatiser et à exclure les minorités sexuelles tout de suite après cet arrêt : ce sont là des courants sociaux profonds et puissants dont les attitudes anti-homosexuelles seront difficiles à désamorcer. Mais c'est justement dans un tel cadre que la décision du Tribunal constitutionnel s'avère courageuse, cohérente et allant jusqu'aux dernières conséquences. Désormais, des instances de rang mineur devront s'en tenir au précédent qui vient d'être créé au sommet juridique colombien.

Il est connu, en effet, que la seule prise d'une décision aux plus hauts niveaux des sphères politiques ne transforme pas une société du jour au lendemain, mais on a également témoigné, ailleurs dans le monde, de la force contraignante que des documents, telles les chartes des droits et des libertés de la personne, ont dans les faits par rapport aux tentatives de discrimination : les mentalités homophobes prennent peut-être du temps à disparaître, mais lesdites initiatives de discrimination se voient réduites sensiblement lorsque les gens savent qu'il y a des dispositionslégales en vigueur qu'il faut respecter et faire respecter. C'est là le pouvoir éducatif d'une législation par rapport à une société. À preuve, la teneur des déclarations du général colombien, commandant des Forces armées de son pays : même si ses propos révèlent un véritable malaise, certes homophobe, à l'égard de la nouvelle situation, M. Tapias Stahelin s'est vu forcé de soigner l'expression de ses vues. Il aura subi le coup de cet arrêt, lui qui dirige un corps institutionnel qui, comme un peu partout en Amérique latine, a pendant fort longtemps joui d'un laisser-faire permettant d'agir de manière arbitraire et sans obligation de rendre compte de ses actes. Les discours – et aussi les pratiques, espérons-le – commencent donc à être modifiés selon les exigences des principes de non discrimination, d'autonomie et de libre développement de la personne.

© AILGBT (date de modification : 2008/01/17)