L'éducation à Madrid
« C'est seulement en travaillant auprès
des enfants et des adolescents que nous réussirons à briser
la chaîne des préjugés transmis de génération en génération
comme une fatalité. »
Nouveau manuel didactique sur l'orientation sexuelle destiné aux enseignants des écoles madrilènes
Entrevue avec Jesús Generelo,
de la Commission d'éducation du Colectivo Lesbiano y Gay de Madrid, COGAM
Ce mois de janvier 2000, un important projet en éducation des adolescents aux réalités de la diversité sexuelle venait à terme en Espagne. Fruit de longues années de travail sur le terrain par la Commission d'éducation du Colectivo Lesbiano y Gay de Madrid (COGAM), le manuel 25 questions sur l'orientation sexuelle était publié et distribué parmi les enseignants et intervenants en milieu scolaire et collégial de la capitale espagnole. La publication – affirme-t-on en préambule du manuel – vient incarner les principes de non discrimination et de respect de la diversité, y compris sexuelle, statués par la loi générale de l'éducation de l'État espagnol.
C'est une première et un véritable événement historique dans cette société européenne. L'ouvrage voit le jour au carrefour des initiatives indépendantes d'un groupe communautaire lgbt et des décisions officielles des institutions publiques. Il porte le sceau, en couverture, de l'Assemblée de Madrid et du Protecteur du mineur, à côté de celui de COGAM. Le Protecteur du mineur lui-même a d'ailleurs stipulé que le document en question doit être encadré dans l'ensemble des textes pédagogiques consacrés par le système éducatif espagnol à la formation des jeunes aux questions reliées à la sexualité en général.
Soigneusement rédigé par les membres de la Commission d'éducation du collectif madrilène, le manuel est agencé sous la forme de questions et réponses, dans un langage simple et clair. Une telle simplicité de surface renvoie toutefois à une expertise profonde et indéniable. Toute la complexité de la question de l'orientation sexuelle transparaît d'un bout à l'autre de la brochure, sans avoir pour autant recours au jargon technique des sciences humaines et naturelles pouvant jeter un éclairage savant sur les phénomènes abordés. En fait, la question de l'orientation sexuelle y est traitée d'une manière si naturelle et fluide que l'on est étonné d'apprendre les réactions enragées que cette unité didactique a suscitées dans certains milieux sociaux espagnols. Quoique, à bien y penser, c'est probablement une telle aisance dans le ton du texte qui est venue déranger des gens.
Jesús Generelo, membre de la Commission d'éducation de COGAM et responsable de la rédaction de cet instrument pédagogique, a répondu aux questions que le Réseau AILGBT de la Section canadienne francophone lui a posées à l'égard des 25 questions sur l'orientation sexuelle.
Quels sont les antécédents de cette initiative ? Comment COGAM en est venu à la réalisation de ce manuel didactique concernant la diversité sexuelle ?
Après plusieurs années passées à frapper aux portes des établissements d'enseignement et à nous pointer chez ceux qui nous en offraient l'occasion, nous avions constaté l'ignorance presque totale dont les professeurs faisaient preuve concernant le thème de l'orientation sexuelle. La plupart des enseignants ne veulent point toucher à un sujet si épineux. Puis, de toute évidence, ils ne savent pas comment le faire. Il était également évident que les jeunes recevaient très bien nos présentations et que leur perception de [la question de l'orientation sexuelle] se transformait radicalement. À l'aide d'un peu d'information et de remise en contact avec la réalité, les préjugés tombaient sous leur propre poids.
Nous avons également constaté que les jeunes gais et lesbiennes souffraient toujours dans la solitude la plus absolue parce que personne ne vient à leur aide. Et c'est sur cet aspect que nous avons insisté lorsque le moment est venu de demander du support. Car, face à la passivité du Conseil d'éducation [du système scolaire de la ville de Madrid], nous avons décidé de contacter le Protecteur du mineur. Il s'agit d'une instance indépendante qui protège les droits de tous les mineurs (moins de 18 ans). Y compris les droits des mineurs gais et lesbiens, avons-nous pensé.
En effet, M. Javier Urra, Protecteur du mineur de la Communauté de Madrid, s'est montré sensible à [notre] proposition de travail commun. Plus spécialement lorsqu'il a reçu la lettre d'un adolescent de 16 ans qui lui racontait sa marginalisation au collège. Parmi toutes les propositions concrètes que nous lui avons faites, il a décidé que nous travaillerions sur une unité didactique pour les enseignants. De là ont émergé ces 25 questions sur l'orientation sexuelle, où on a entrepris de parler de tous les aspects impliqués dans l'orientation sexuelle de manière simple et brève, faisant très attention à la rectitude politique [political correctness] afin de nous épargner des conflits non nécessaires.
Le Protecteur du mineur s'est engagé à faire publier et à distribuer le manuel. La publication, en fait, a été très vite faite. L'unité didactique a été présentée aux médias dans le Bureau du Protecteur du mineur. Quant à la distribution, il y a eu une ambiguïté qui reste sans éclaircissement. Apparemment, c'est le Conseil d'éducation qui a été chargé de distribuer le manuel dans les collèges et écoles mais, à vrai dire, nous n'avons pas d'information sur la manière dont on a procédé.
Jusqu'ici, tout s'est produit rapidement et sans complications. COGAM a distribué 1,600 copies du manuel à des groupes communautaires, associations de jeunes, regroupements de parents et collèges qui en ont demandé. Littéralement, on nous a enlevé tous les exemplaires dont nous disposions. Nous restons avec maintes demandes auxquelles nous ne pouvons pas répondre ; nous les avons donc transmises au Bureau du Protecteur du mineur. C'est eux qui devaient distribuer les autres 4,500 exemplaires.
Le problème majeur est l'ambiguïté des institutions. Avec le Conseil d'éducation nous n'avons aucune espèce de relation fluide. Nous avons beau essayer, nous ne réussissons pas à avoir un contact sérieux. Le Protecteur du mineur ne semble pas, lui non plus, être prêt à poursuivre la tâche, quoiqu'il n'ait pas refusé ouvertement de le faire. D'emblée, l'idée était de faire une réimpression si le matériel était rapidement épuisé. Et c'est justement cela qui est arrivé. Attendons voir ce qui se passera. Nous avions également prévu la réalisation d'un dépliant anti-homophobie, mais le Bureau du Protecteur du mineur ne nous a pas recontactés. Nous continuerons à insister, bien entendu.
Quelles ont été les réactions – chez le grand public, parmi les enseignants et les étudiants, dans les syndicats, etc. – suite à la publication et à la distribution du manuel ?
Les réactions ont été majoritairement très positives. Nous avons reçu de nombreux éloges, y compris de la part du Parti Populaire (la droite présentement au gouvernement), ce qui nous a surpris. Mais il y a aussi eu une petite vague de protestations, bien sûr. Nous nous y attendions et cela ne nous a pas pris au dépourvu. Mise à part l'indignation typique manifestée par le journal le plus réactionnaire (La razón), il y a eu des lettres au directeur de presque tous les quotidiens (envoyées par un petit nombre de personnes dont les noms se répétaient). Nous sommes fort convaincus qu'il s'agit d'une campagne organisée, car les lettres suivent de plus ou moins près une stratégie commune et affirment presque toutes des choses concernant des passages qui ne figurent même pas dans l'unité didactique. Par exemple, ils insistent beaucoup sur les effets négatifs de la remise de la brochure aux mineurs alors que, dans la couverture et dans les pages intérieures, on insiste sur le fait que c'est là un matériel adressé aux enseignants, et non pas aux étudiants. Tout paraît indiquer, dans cette affaire, que l'Opus Dei se trouve à la source des démarches entreprises.
D'autre part, ces gens-là n'ont pas été capables de soulever un débat intéressant au sujet de l'éducation sexuelle. Les critiques se sont plutôt avérées des agressions grossières. Entre autres : que l'homosexualité est une maladie ; que, en donnant des référents homosexuels aux jeunes, on leur refuse des référents hétérosexuels et on les incite à être homosexuels, etc.
En général, la réponse a été beaucoup plus positive que nous ne nous y attendions, et la petite polémique suscitée nous a accordé une publicité supplémentaire. Nous ne connaissons pas pour l'instant la portée de la distribution du matériel, car on ne nous a pas jusqu'ici mis au courant de cette question. À titre individuel, nous avons reçu beaucoup de support, mais les institutions tels les établissements, syndicats, etc., ne se mêlent guère de ces questions. Nous nous retrouvons sur le terrain de l'ambiguïté. Nous fonctionnons davantage sur la base de contacts individuels qu'institutionnels.
Nous ne sommes pas au fait d'enseignants pouvant être en train d'utiliser l'unité didactique à leur propre risque. Quant à notre propre expérience, directe, avec les étudiants, elle est très positive. Comme nous avons déjà dit, chez ceux et celles parmi les étudiants qui rencontrent personnellement un gai ou une lesbienne (lors des présentations que nous réalisons, par exemple), le rejet de l'homosexualité se voit réduit radicalement. Nous avons effectué une enquête, il y a à peu près 4 ans, dans laquelle on abordait cette question. Et les résultats ont été étonnants. C'est clair : le problème principal est celui de l'ignorance.
Envisagez-vous d'autres initiatives pouvant donner suite au travail amorcé sur le terrain depuis longtemps et avancé maintenant avec la publication du manuel ?
Le Conseil d'éducation nous avait proposé un contrat annuel. Nous l'avions déjà rédigé et nous attendions qu'on nous donne rendez-vous afin d'aller le signer. Nous apprenons maintenant qu'ils ont fait marche arrière. Mais, eux, ils ne nous contactent jamais directement. Je suis conscient que ce que je raconte de la sorte peut sonner étrange, mais c'est comme ça. Les canaux de communication sont ambigus et étranges. D'un côté, ils nous offrent une toute petite aide mais, de l'autre côté, ils ne veulent pas que cela se sache. Tout est secret et déconcertant. Entre-temps, les jeunes demeurent attrapés dans l'ignorance et, nombreux, dans la souffrance.
Maintenant que ce contrat a échoué, nous ne savons pas vraiment ce que nous allons faire. Nous continuerons à travailler, bien sûr, mais il nous est nécessaire de « professionnaliser » pour ainsi dire le thème afin que la chose commence à cristalliser. Quoi qu'il en soit, nous croyons nous diriger dans la bonne direction ; il manque seulement un engagement plus solide de la part des institutions, des enseignants, des syndicats, des parents. Il manque aussi du bénévolat gai et lesbien. Mais nous n'avons aucun doute quant au fait que nous avons emprunté la voie correcte. C'est seulement en travaillant auprès des enfants et des adolescents que nous réussirons à briser la chaîne des préjugés transmis de génération en génération comme une fatalité. Et il est clair que la société est chaque jour de plus en plus réceptive. La seule publication d'une unité didactique aurait soulevé, il y a quelques années, un scandale majeur. Il faut continuer à travailler.
L'un de nos objectifs les plus immédiats, c'est de travailler sur les rapports des jeunes gais et lesbiennes avec leur famille. Nous prévoyons la production d'un matériel destiné aux parents en vue de les sensibiliser à la possibilité qu'un membre de leur famille soit lesbienne ou gai, et de les aider à mieux se connaître.
Je voudrais finir en insistant sur le fait que le thème de l'éducation devrait constituer l'un des champs de bataille les plus importants pour les communautés lesbiennes et gaies, tout comme pour les organisations qui militent pour les droits humains. C'est un genre de travail que l'on ne saurait accomplir dans le court terme, tellement la tâche est énorme. Nous espérons pouvoir collaborer les uns avec les autres.
propos recueillis par Roberto Jovel
Les raisons d'agir de COGAM
Aussitôt la brochure 25 questions sur l'orientation sexuelle publiée, la Commission d'éducation du Colectivo Lesbiano y Gay de Madrid faisait paraître un texte détaillé dans Entiendes ?, bimensuel officiel de COGAM, où elle faisait valoir les fondements de sa démarche en matière d'éducation des adolescents. Le texte s'intitule « L'orientation affective et sexuelle dans le cadre des salles de classes », et il constitue un résumé du dossier que le collectif madrilène a présenté en mai 1999 lors d'une séance de discussion avec des membres des partis politiques ayant une représentation parlementaire en Espagne*. En voici quelques extraits.
• Grandir dans l'isolement et dans la contradiction :
« [Les membres] d'autres minorités marginalisées reçoivent de leur entourage familial les valeurs qui configurent leur identité culturelle. Même si cette identité se voit remise en question par d'autres groupes de la société où ils vivent, les jeunes appartenant à de telles minorités culturelles (juifs, gitans, etc.), sont éduqués aux valeurs qui configurent leur identité culturelle particulière. La réalité des gais et des lesbiennes est bien différente : les valeurs qui constituent leur identité culturelle – celles qu'ils intériorisent, celles qu'ils reçoivent – leur apprennent le rejet de leur propre manière d'être. Ainsi, les adolescents gais et lesbiennes se retrouvent complètement seuls devant le long chemin d'affirmation de leur propre identité. Ils doivent résoudre en solitude la contradiction entre leur identité culturelle et leur orientation personnelle (...) ».
• La teneur du rejet au sein même de la famille, qui mène parfois vers la chute dans des niches de marginalité (vie dans la rue, prostitution), sinon vers le recours au suicide :
« Toutes les études effectuées auprès de jeunes lesbiennes et gais coïncident à montrer que la presque totalité d'eux ont subi un type ou un autre de condamnation religieuse ou morale, de rejet, de discrimination, de violence physique ou d'abus verbal pour le seul fait de leur orientation sexuelle. La menace que le jeune gai ou la jeune lesbienne perçoivent est si accablante qu'ils se voient obligé(e)s de subir les agressions (souvent de la part de leurs êtres le plus chers) dans l'impuissance la plus dévastatrice. »
• Des effets regrettables de l'homophobie ambiante :
« (...) d'autres études parlent de déséquilibre émotionnel, de symptomatologies somatisantes, de comportements autodestructeurs, de complexes d'infériorité, d'anxiété, de dépression... D'après [une de ces études, réalisée à New York], 50 % des jeunes homosexuel(le)s font des dépressions dues au rejet social ; 30 % cherchent une solution dans la consommation d'alcool ou d'autres drogues. Le tout à cause d'un niveau d'estime de soi extrêmement bas, provoqué par l'absence de modèles positifs ainsi que par le manque d'informations objectives et libres de préjugés. »
• Le clivage entre le développement de la personnalité à l'adolescence chez les hétérosexuels et chez les lesbiennes et gais :
« Lors de cette étape où les adolescents hétérosexuels apprennent à socialiser, les gais et les lesbiennes apprennent à se dérober. »
• Du déni à l'acceptation de soi, le retournement en clé positive de la découverte de sa différence érotico-affective :
« Beaucoup de gens qui se définissent eux-mêmes comme étant des homosexuel(le)s ont nécessité d'une transformation de la signification de la catégorie cognitive 'homosexuel' avant de s'inclure eux-mêmes dans une telle catégorie . »
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* Les passages traduits sont des extraits de Entiendes ?, bimensuel officiel de COGAM, no 63, février-mars 2000, p. 27-33.
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